[1.12] Le problème de la gauche, c'est moins ses alliances que sa faiblesse
La gauche perd des villes - avec et sans LFI - y compris dans ses bastions des grandes métropoles et n'a jamais occupé aussi peu de mairies, mais tout le monde regarde ailleurs.

Salut !
C’est le onzième épisode de Blocs & Partis ! Cette semaine, on fait le bilan des élections municipales pour la gauche. N’hésitez pas à liker et partager l’épisode, c’est une grande aide pour la visibilité de la lettre. Vos retours sont aussi très précieux.
Comme chaque fois, la chronique est disponible à l’écrit, mais aussi en podcast. C’est un VRAI PODCAST, c’est moi qui parle, pas une IA, y’a de jolis jingles, on se donne du mal. Alors, si vous préférez l’audio, ça se passe sous le titre ⬆️
Pour rappel, Blocs & Partis, les chroniques de la Ve République tardive, est publiée un jeudi sur deux. Pour celles et ceux à la recherche d’une analyse renouvelée de la scène politique française, de ses dynamiques et de ses métas. C’est aussi ma sélection d’infos ou d’éléments qui ont retenu mon attention et un terrible jeu : « La Carte électorale perdue ». La publication est pour le moment gratuite, mais vous pouvez aussi soutenir mon travail en souscrivant à un abonnement payant.
La chronique
C’est bien la gauche française ça ! Après les municipales de 2026, il est clair qu’elle n’a jamais gouverné aussi peu de communes du Top 281 dans le dernier demi-siècle, mais le sujet de controverse ce sont les alliances. LFI est méchante/fait perdre le reste de la gauche ? Le PS est méchant/dit tout et son contraire ? Vous avez l’impression d’avoir déjà entendu tout ça ? C’est tout à fait normal : la gauche est bloquée dans un débat sans fin depuis de longues années maintenant.
La réalité des prix est pourtant implacable : malgré quelques notables exceptions, la plupart du temps, les alliances avec LFI au second tour ont, à peu de chose près, retrouvé le total gauche du premier tour.
Cela ne veut néanmoins pas dire qu’il n’y a pas de sujet, bien au contraire. D’abord parce que si votre alliance est incapable d’entraîner, d’élargir, c’est un problème. Et si, en même temps, elle mobilise en masse contre vous, c’est un gros problème.



À Brest ou, dans une moindre mesure, à Clermont-Ferrand, la sanction est-elle contre l’alliance avec LFI ou contre le maire socialiste sortant depuis une ou deux décennies ? Olivier Bianchi, le futur-ex maire de Clermont-Ferrand, l’a d’ailleurs plutôt reconnu dans la presse. À Toulouse, la fusion entre les listes LFI de François Piquemal et PS-PCF-Écologistes de François Briançon échoue à 46,1 %, loin de Jean-Luc Moudenc, le maire sortant de droite, et très loin du total gauche du premier tour : 54,2 %. Non seulement toute la gauche n’est pas revenue, mais en plus la droite s’est sur-mobilisée.
Un handicap insoumis réel et documenté
L’incapacité de LFI à rassembler, on en parle beaucoup, mais peu ont essayé de l’objectiver comme on l’avait fait au Monde, il y a un peu plus d’un an, avec mon ancienne collègue Sylvie Gittus. En comparant les résultats des candidat·es de la Nupes aux législatives de 2022 et du NFP aux législatives de 2024 par parti, on s’apercevait que les candidat·es LFI ne récupéraient que 83 à 85 % du total gauche dans leurs circonscriptions au scrutin immédiatement précédent (la présidentielle, pour 2022 ; les européennes, pour 2024). Les socialistes étaient eux autour de 100 %, les écolos entre 87 et 90 %.
Le pire pour les insoumis, c’est que ce constat était exactement le même en isolant les circonscriptions les plus à gauche - celles où ils sont censément les plus forts ; les sièges où ils étaient sortants - les députés LFI s’implantent donc plutôt moins bien que les autres ; enfin la présence ou non d’une dissidence ne changeait rien à l’affaire : dans tous les cas de figure, les candidat·es insoumis·e rassemblent moins bien la gauche que les autres. C’est une réalité et une difficulté électorale profonde pour la gauche.
À ce moment de la chronique, il faut se rappeler que cette moindre efficacité ou cette crainte inspirée par la composante la plus radicale de la gauche parlementaire à une partie de l’électorat n’est pas nouvelle. Elle existait déjà du temps où cette place était occupée par le Parti communiste français…probablement même avant. Cette question stratégique majeure est vieille comme la gauche française.
Ça l’a sans aucun doute déjà empêché de gagner des élections. Mais, en 2026, ce qui l’empêche d’accéder au pouvoir, dans plus de communes ou dans le pays, c’est moins la question des alliances que celle de son niveau global dans les urnes. À ces municipales, la gauche devait d’abord essayer de reconquérir les villes moyennes, où elle a presque disparu depuis dix ans - ce qui lui coûte cher en aval aux autres élections - tout en conservant ses grands bastions métropolitains. Non seulement elle a encore régressé dans les premières, mais elle a perdu ou eu très chaud dans les secondes.
La gauche est forte dans les grandes villes…relativement
Il y a comme une illusion collective à gauche. Comme s’il était inacceptable, anormal, incongru qu’elle ne fasse que 41 % à Limoges, 46 % à Besançon ou Clermont-Ferrand, 40 % à Tulle… Mais…c’est le niveau de la gauche aujourd’hui dans ces villes ! À Limoges, à la dernière présidentielle et aux dernières européennes le total gauche oscillait entre 38 et 41 %. À Clermont, entre 44 et 48 %. À Besançon, entre 44 et 47 %. À Tulle, entre 40 et 42 %.



Regardons Nantes. Sur le papier, la ville est plus à gauche que la France de 16 points à la présidentielle de 2022, et plus à gauche de 24 points aux européennes. C’est énorme ! C’est vrai, la gauche est beaucoup plus forte dans les grandes métropoles, il y a des tas d’autres exemples du genre. Mais c’est…relativement au reste du pays. Dans l’absolu, la gauche à Nantes en 2022 c’est 48 %, 56 % en 2024. Alors oui, face à une droite et à un centre qui coagulant très bien, bien aidés d’une extrême droite qui veut faire barrage à la gauche, celle-ci peut vaciller.
Le niveau est si faible que dans 10 des 15 communes vraiment conquises par la gauche sur la droite et le centre (c’est-à-dire qui ne résulte pas seulement d’un changement d’étiquette du maire) dans le Top 281 le total gauche au second tour est inférieur à 50 % des voix. Parfois très inférieur comme à Agen ou Amiens. Les exceptions sont les conquêtes franciliennes - pas exactement la région où la gauche est la plus mal en point - et… Roubaix !
Aucune solution simple ni confortable
À l’inverse, quand on regarde les 25 gains de la droite, du centre ou de l’extrême droite sur la gauche, les 50 % sont dépassés par le vainqueur dans 17 cas. La gauche n’a, aujourd’hui, que les moyens de se faufiler dans les divisions du camp d’en face pour gagner.
Dans un monde à trois ou quatre blocs électoraux, une gauche unie qui représente un tiers de l’électorat est un bloc compétitif. C’est une partie de l’histoire des législatives de 2024. Dans un monde où la droite et le centre sont très unis, et où l’électorat d’extrême droite vient prêter main forte quand il ne peut pas gagner, la gauche est une marge.
Douze ans. Douze ans que le bloc de gauche est bloqués entre 30 et 33 % des suffrages à chaque scrutin national - avec une seule exception, en 2017. Et le débat tourne en boucle sur la question de savoir si la gauche ne serait finalement pas plus compétitive en se coupant d’un tiers de ce maigre total ?
Je suis bien au courant que la politique ce n’est pas que des mathématiques, c’est aussi de la dynamique. Mais je remarque que ni la dynamique de « gauche radicale Mélenchon » en 2022, ni la dynamique « sociale-démocrate Glucksmann » en 2024 n’ont fait dépasser à la gauche ce tiers des voix. La crise électorale de la gauche est ancienne et profonde. Si elle avait des solutions simples et confortables pour toutes les parties, ça se saurait.
Vous pensez qu’il était possible pour la gauche de gagner Toulouse avec deux listes différentes au second tour ? Vous êtes aussi souple que François Hollande qui rejette les fusions avec LFI sauf pour ses proches ? N’hésitez pas à laisser un commentaire.
Rendez-vous
Dimanche 29 mars, à partir de 20 heures, on organise la post-soirée électorale des municipales, avec Mathieu Gallard, directeur d’études chez Ipsos-BVA, pour débriefer le scrutin ET notre concours de pronos ! Sur ma chaîne Twitch.
Chose vue
C’était pas le plan // Un des éléments - ce n’est pas le seul - vraiment drôle dans la défaite de Rachida Dati à Paris, c’est que non seulement elle n’aurait pas non plus gagné avec l’ancien mode de scrutin, mais qu’en plus le nouveau - qu’elle a voulu - a aggravé sa défaite. Un des intérêts pour elle d’un scrutin à l’échelle de la ville, c’était de by-passer les maires d’arrondissements de droite sortants - pas des grands fans de leur cheffe de l’opposition parisienne. Sauf qu’ils sont bien implantés. Ainsi, à l’exception du 6e - où la liste locale Bournazel s’était maintenue - ceux et celles qu’elle a réinvestie réalisent tous·tes un meilleur score dans leurs scrutins d’arrondissements respectifs que Rachida Dati sur le scrutin central : +15 dans le 9e ; +8 dans le 15e ; +3 dans le 17e, alors même que la liste bounazeliste (oui) s’était là aussi maintenue. Rachida Dati, impopulaire à un niveau pan-parisien, n’avait même plus la popularité locale de ses maires pour limiter la casse. Un échec total.
La Carte électorale perdue : devinez la ville à ses urnes
Saurez-vous reconnaître quelle ville se cache derrière les résultats des onze élections présidentielles de la Ve République ? Le principe est simple, la réponse beaucoup moins.
Une règle : on ne cherche que des préfectures ou sous-préfectures. Ce qui nous permet déjà de limiter les réponses possibles, de bien quadriller le territoire et d’avoir des très grandes villes et des toutes petites.
Cette semaine, on cherche une ville qui a basculé dimanche dernier :
Une idée de la réponse ? Envoyez-la-moi à blocsetpartis+jeu@gmail.com. Solution bien sûr dans la prochaine newsletter.
La solution du 5 mars // Ici, nous avons un sur-vote Fillon en 2017, mais le profil de la commune, nettement à gauche, indique plus une grande ville que les zones de résistance rurales de la droite traditionnelle ces dernières années (donc pas le Massif central). Il fallait en fait se rapprocher du bastion de François Fillon, dans la Sarthe, et s'arrêter dans la préfecture. Nous étions donc au Mans.
Le premier à avoir trouvé la bonne réponse est Louÿ Lenoir. Ont suivi : Valerio Motta, Arthur Nicolas, Antoine Mire, Romain Miele-Hubert, Simon Billouet, Paul Stuckle, Arthur Peregrin, Paul Berthelot, Philippe Delepierre, Emilie Alonso, Nicolas Bousquet, athe_red, Maverick Martins, Bastien Briand, Antoine Uguen, Lisa Rouzier, Quentin Weber-Saban, Sylvain Moulierac, Nathan Albert, Tristan Haute et Mathieu Mancini.
Les données utilisées proviennent du ministère de l’Intérieur et de J. Cagé et T. Piketty (2023) : Une histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022. Le Seuil.
C’est tout pour moi cette semaine. Je vous donne rendez-vous jeudi 9 avril 2026 pour le treizième épisode de Blocs & Partis.
Électoralement vôtre,
R. G.-V.









Bonjour Rachel, merci pour cette chronique. J'aimerais lire l'article du monde sur l'analyse des sous-performances des candidats LFI vs total gauche, mais le lien est hors sujet. Peux-tu remettre le bon lien stp ? Merci merci
Est-ce le bloc de gauche le problème ou les personnalités de premier plan qui se détestent cordialement et le font savoir à grands coups de petits mots ou petites phrases assassines par médias interposés ?
En oubliant que nous, les électeurs anonymes, on rêve d'une sociale démocratie. L'ambition et les calculs de certains détruisent ce rêve collectif. Dans ce contexte, en 2027 nous serons absents du second tour.