[1.14] Municipales : le crash démocratique n'a pas eu lieu là où on le pensait
J'anticipais un « crash démocratique » aux municipales : multiplication des listes, des maires élus avec une fraction des voix. Les chiffres sont là : j'avais tort — sur l'endroit où chercher le crash

Salut !
C’est le quatorzième épisode de Blocs & Partis ! Cette semaine, on fait le point sur une de nos « prévisions » des dernières municipales. N’hésitez pas à liker et partager l’épisode, c’est une grande aide pour la visibilité de la lettre. Vos retours sont aussi très précieux.
Comme chaque fois, la chronique est disponible à l’écrit, mais aussi en podcast. C’est un VRAI PODCAST, c’est moi qui parle, pas une IA, y’a de jolis jingles, on se donne du mal. Alors, si vous préférez l’audio, ça se passe sous le titre ⬆️
Pour rappel, Blocs & Partis, les chroniques de la Ve République tardive, est publiée un jeudi sur deux. Pour celles et ceux à la recherche d’une analyse renouvelée de la scène politique française, de ses dynamiques et de ses métas. C’est aussi ma sélection d’infos ou d’éléments qui ont retenu mon attention et un terrible jeu : « La Carte électorale perdue ». La publication est pour le moment gratuite, mais vous pouvez aussi soutenir mon travail en souscrivant à un abonnement payant.
La chronique
Je crois que les journalistes sont comptables de ce qu’ils écrivent. Les chroniqueurs et chroniqueuses politiques pas moins que les autres. Et, dans Blocs & Partis en tout cas, c’est ce que je suis. Cela veut dire qu’il faut parfois se retourner sur ce qui a été écrit.
Le 19 février, dans le dixième épisode de Blocs & Partis, j’étais prudente en disant que je ne faisais pas « un pronostic, encore moins une prédiction, mais une hypothèse » : et si aux municipales 2026 nous allions vers une sorte de « crash démocratique » avec une possible multiplication des maires élus avec moins de 50 % des suffrages. Le fruit, pensais-je, d’un décalque de la polarisation politique nationale au niveau local. Avec des conséquences, liées au mode de scrutin fort peu démocratique, que je détaillais alors.
Soyons clair : il n’en a rien été. Si on ne prend en compte que les communes de plus de 1 000 habitant·es (soit environ 10 000 communes, j’ai été aidé par André.vote pour faire les comptes), pour pouvoir comparer avec les élections de 2014 et 2020, il y a d’abord eu des seconds tours que dans 1 327 communes contre…1 325 en 2020 et 1 727 en 2014.
Le nombre de maires « mal élu·es » est en réalité très stable
À ces seconds tours, le vainqueur l’a emporté avec la majorité absolue des voix dans 51,5 % des cas cette année contre 52,3 % il y a six ans et 50,8 % il y a douze ans. Ce taux baisse assez nettement dans les communes entre 20 000 et 50 000 habitants·es (43 %) mais en valeur absolue, on ne peut certainement pas parler de vague de maires si mal élu·es. Il y en a quelques centaines, à peu près comme lors des deux derniers rendez-vous municipaux.
En essayant d’élargir un peu la focale, on remarque même que le paysage politique est plutôt…moins fragmenté. En 2014, au moins trois listes avaient dépassé les 10 % au premier tour dans 2 241 communes de plus de 1 000 habitant·es, en 2020 c’était le cas dans 1 865 et cette année dans seulement 1 818 communes.
Un point de mon côté néanmoins : un·e maire élu avec moins de 50 % des suffrages a clairement moins de chances de se faire réélire la fois d’après. Sur les villes de plus de 100 000 habitant·es, 50 % des maires ou majorités sortantes « mal élues » n’ont pas été reconduites. Les autres ont été réélues dans 80 % des cas. Cela explique en partie l’échec des écologistes, qui avaient été élus avec moins de 50 % à Strasbourg, Poitiers, Bordeaux ou Besançon. Gouverner avec la plénitude d’une majorité absolue au conseil municipal quand on ne l’a pas dans l’électorat a bien des conséquences.
Le problème, ce ne sont pas les 50 %, ce sont les 100 %
Si mon hypothèse ne s’est pas confirmée, je me demande cependant si le crash démocratique n’a pas bien eu lieu, mais ailleurs. « De l’autre côté » si je puis dire, du côté des maires élus avec 100 % des voix. Des communes où une seule liste était en compétition.
Cette année, avec l’unification du mode de scrutin sur toutes les communes (sauf Paris, Lyon et Marseille) la comparaison est plus aisée. Dans 68 % des communes, l’élection municipale était incontestée. On peut se rassurer en se disant que c’est une réalité de petites communes. Et ce n’est pas totalement faux : à mesure que l’on progresse dans les strates, le taux de communes avec une seule liste baisse très rapidement.
Mais le chiffre est là : plus de 15 millions de Françaises et de Français vivent dans une commune où il n’y a, en quelque sorte, pas de vie politique locale. Il y a peut-être dans ces communes une vie citoyenne, associative - espérons-le - mais plus politique. Un désert démocratique local s’est formé et progresse à une vitesse galopante.
79 % - SOIXANTE DIX-NEUF POURCENT - des communes de moins de 1 000 habitant·es n’avaient qu’une seule liste présente au premier tour. La difficulté à trouver des candidatures dans les toutes petites communes, où l’engagement municipal est sacerdotal, n’est pas nouvelle, bien sûr. Mais c’est un sujet à part entière de la crise démocratique. D’ailleurs, il faut remarquer qu’en 2014, il y a seulement douze ans, l’élection était encore contestée dans la majorité des cas (50,6 %) (1).
De plus en plus de communes sans opposition, et de plus en plus grandes
Ce désert croît aussi dans des communes de plus en plus grandes. Au-dessus du seuil des 1 000 habitant·es, l’élection était incontestée dans encore 40,8 % des cas. C’était 37,9 % en 2020 et seulement 27,8 % en 2014. Il se trouve encore 17 % d’élections à liste unique dans les communes entre 5 000 et 10 000 habitant·es (+8 points depuis 2014). 6 % dans les communes de 10 000 à 20 000 habitant·es : le double d’il y a douze ans. Je veux bien croire que dans certains endroits la politique municipale puisse être consensuelle. Mais à ce niveau, on parle de « vraies » communes, avec des vrais budgets, des vrais choix politiques à faire, probablement un vrai poids dans une intercommunalité.
L’effondrement des grands partis, pas remplacés, explique sans doute en partie cette progression importante d’un désert démocratique. Il n’y avait pas il y a vingt ans des dizaines de militant·es encartés de chaque camp dans toutes les communes de 5 000 à 10 000 habitant·es par exemple. Mais quelques un·es, ça fait déjà une petite structure…qui bien souvent aujourd’hui n’existe plus.
Est-ce de la démotivation face à des sortants sûrs d’être réélus ? C’est certain, le travail d’opposant·e dans un conseil municipal, pendant un mandat de sept ans (franchement…), sans vraiment de droits ni de moyens, n’est pas exactement une perspective excitante. Mais, bon, si la démocratie ne vaut d’être vécue que quand on gagne, c’est un peu désespérant.
Est-ce tout simplement un manque d’intérêt global, non seulement pour la politique, mais pour la collectivité ? Dans le huitième épisode de Blocs & Partis, je notais qu’on avait « collectivement beaucoup baissé nos exigences en matière de démocratie, et visiblement par lassitude » - c’était à propos du 49.3 budgétaire réclamé à cor et à cri par presque tout le monde pour que ça s’arrête enfin. Je crois que cette lassitude-là est au travail ici aussi.
(1) Et encore : on a ici considéré, dans l’ancien mode de scrutin, que les communes où étaient en lice un nombre de candidat·es inférieur ou égal au nombre de sièges en jeu l’élection était incontestée, mais l’histoire ne dit pas si ces candidat·es étaient toujours tous·tes de la même « liste ».
Vous pensez que la vraie crise démocratique est ailleurs ? Vous êtes un maire élu avec 35 % des voix et pensez que c’est une bonne idée de faire comme si de rien n’était ? N’hésitez pas à laisser un commentaire.
Choses vues
Top 4654 // Par contre, le Top 281, construit comme une sorte d’échantillon national pour savoir dès la nuit du second qui étaient les gagnants et les perdants des municipales est lui un succès. « Derrière Paris, Lyon et Marseille, un recul de la gauche », titrai-je le 23 mars à 8 heures, confirmé par l’immense travail de fourmi de Nathan Guedj qui est allé rechercher les vraies étiquettes dans les communes de plus de 1000 habitant·es (4 654 communes, 50 millions de personnes) alors que le Top 281 s’arrêtait aux communes de plus de 30 000 habitant·es de France européenne (soit 21,3 millions de personnes). Les conclusions sont pourtant les mêmes : une défaite de la gauche qui passe de 1638 à 1 400 communes largement imputables au PS qui perd pas moins d’un cinquième de ses communes (de 559 à 452). Un transfert de la droite (-114) vers le centre et l’extrême droite. Le bloc central progresse légèrement (de 740 à 748 communes, mais Nathan Guedj s’est servi de l’étiquette du maire sortant, pas du maire élu en 2020, comme moi) confirmant que, loin de la déliquescence décrite par certains à gauche, l’option d’une sorte de troisième voie (ou, disons, d’une droite pas totalement extrémisée) a bien du sens pour une partie du pays. Le bloc de droite et du centre au global s’effrite (-106) mais reste largement dominateur (2 482 communes). Enfin, les 14 succès de l’extrême droite dans le Top 281 étaient là aussi bien le signe d’un net progrès dans le reste du pays : l’extrême droite passe de 38 à 88 communes. Un biais notable tout de même : la catégorie divers, en forte progression, marche un peu comme une catégorie par défaut, faute d’information sur la couleur de la liste gagnante.
Pays des lumières // Croyez-le ou non, il semble qu’un des sujets majeurs de l’élection municipale bordelaise ait été…l’extinction de l’éclairage public au milieu de la nuit. Au point que le nouveau maire, Thomas Cazenave (Renaissance) en a fait le symbole de son arrivée au pouvoir, jusqu’à se mettre en scène en train de littéralement rallumer la lumière - la politique ! La question, largement passée sous les radars nationaux, a en fait été un sujet de clivage pour la droite, l’extrême droite, et même une partie de la gauche dans un certain nombre de communes…alors qu’à l’origine la mesure était plutôt consensuelle. Sylvia Zappi s’y est intéressée pour Le Monde. Spoiler : on en fait une question de volontarisme sur la sécurité alors que rien ne prouve que les lumières éteintes ou allumées ont aujourd’hui un effet. Peut-être parce qu’on n’est précisément plus au XVIIIe et XIXe siècle ?
Pauvre Simone // Si vous pensiez que les débats politiques c’était mieux avant, l’INA vient de publier sur YouTube une archive pour vous détromper : le débat des élections européennes de 1979. Une sorte de all star game entre François Mitterrand, Jacques Chirac, Georges Marchais et Simone Veil, respectivement têtes des listes PS-MRG, RPR, PCF et UDF pour la première élection du Parlement européen au suffrage universel direct. Les quatre protagonistes prennent rapidement le pouvoir sur les journalistes de TF1 et RTL qui disparaissent presque. Les trois hommes font leur show, répondent aux questions quand ça leur chante. Le public réagit comme s’il était au cabaret et tente même de rentrer sur scène - je ne vous spoile pas tout. Entre autres éléments (dont le cadrage du débat, que j’ai trouvé…très à gauche, presque tout le monde a l’air pour les 35 heures, par exemple) ce qui m’a le plus marqué, c’est quand même le traitement réservé à Simone Veil. L’attaque légitime de la tête de liste présidentielle et seule ministre autour de la table dissimule mal le paternalisme sirupeux des trois autres. La palme étant probablement pour Jacques Chirac - membre de la coalition gouvernementale, faut-il le rappeler - qui décide de l’attaquer sur des sujets agricoles ultra-ultra-techniques. Veil, pas toujours à l’aise, c’est vrai, répond tant bien que mal, est la seule à un peu parler d’Europe…et va gagner les élections avec 27,6 % des voix contre 23,5 % pour Mitterrand, 20,5 % pour Marchais et seulement 16,3 % pour Chirac.
La Carte électorale perdue : devinez la ville à ses urnes
Saurez-vous reconnaître quelle ville se cache derrière les résultats des onze élections présidentielles de la Ve République ? Le principe est simple, la réponse beaucoup moins.
Une règle : on ne cherche que des préfectures ou sous-préfectures. Ce qui nous permet déjà de limiter les réponses possibles, de bien quadriller le territoire et d’avoir des très grandes villes et des toutes petites.
Cette semaine, on cherche une ville proche de l’Espagne.
Une idée de la réponse ? Envoyez-la-moi à blocsetpartis+jeu@gmail.com. Solution bien sûr dans la prochaine newsletter.
La solution du 9 avril // L’énigme me paraissait difficile et de fait, vous n’êtes pas si nombreux à avoir trouvé, mais les plus malin one vite craqué le code : le score de Jean-Pierre Chevènement en 2002 indiquait la Franche-Comté, mais pas Belfort. L’autre candidate à la présidentielle de la région, c’est l’écologiste Dominique Voynet, élue députée de la 3e circonscription du Jura en 1997…nous étions donc à Dole.
Le premier à avoir trouvé la bonne réponse est Nicolas Bousquet. Ont suivi Valerio Motta, Antoine Mire, Arthur Nicolas, Paul Stuckle, Simon Billouet, Arthur Peregrin, Philippe Delepierre, athe_red, Alain Ranier et Tristan Haute.
Les données utilisées proviennent du ministère de l’Intérieur et de J. Cagé et T. Piketty (2023) : Une histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022. Le Seuil.
C’est tout pour moi cette semaine. Je vous donne rendez-vous jeudi 7 mai 2026 pour le quinzième épisode de Blocs & Partis.
Électoralement vôtre,
R. G.-V.







