[1.18] « Tout le monde fait du ciblage électoral. La question c'est ce que tu en fais »
La « Note Glucksmann » a jeté une lumière crue sur la manière dont se construisent, en coulisses, les campagnes. Mais tous les « saucissonnages » de l'électorat ne se ressemblent pas.
Salut !
C’est le dix-huitière épisode de Blocs & Partis ! Cette semaine, on revient dans une interview sur la fameuse « note Glucksmann »; sur ce qu’elle dit et ne dit pas des campagnes électorales aujourd’hui. N’hésitez pas à liker et partager l’épisode, c’est une grande aide pour la visibilité de la lettre. Vos retours sont aussi très précieux.
Pour rappel, Blocs & Partis, les chroniques de la Ve République tardive, est publiée un jeudi sur deux. Pour celles et ceux à la recherche d’une analyse renouvelée de la scène politique française, de ses dynamiques et de ses métas. C’est aussi ma sélection d’infos ou d’éléments qui ont retenu mon attention et un terrible jeu : « La Carte électorale perdue ». La publication est pour le moment gratuite, mais vous pouvez aussi soutenir mon travail en souscrivant à un abonnement payant.
Saison 2
Vous lisez actuellement l’avant-dernier numéro de la saison 1 de Blocs & Partis. En vue d’une éventuelle saison 2 à partir de la rentrée prochaine, je cherche à en savoir plus sur ce que vous aimez, ce que vous n’aimez pas dans la lettre, pourquoi vous êtes là, et ce que vous aimeriez voir dans cette possible saison 2. Pour cela, j’ai mis sur pied un petit sondage anonyme qui m’aiderait vraiment à calibrer les choses.
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Avant le dernier épisode
Je voudrais vous proposer une Foire aux questions pour le dernier épisode, dans deux semaines. Mais pour une bonne FAQ, il faut d’abord des questions, vos questions : que ce soit sur la newsletter elle-même ou sur notre vie politique, bien entendu. Si vous êtes inspiré·e, la boîte à questions est ici.
L’interview
Avant la fin de cette saison 1 je voulais au moins une fois essayer le format de l’interview ; nous y voilà. Cette semaine, j’interroge Noé Girardot-Champsaur, expert en communication et stratégie politique, notamment associé à la Fondation Jean-Jaurès. Avec lui, je voulais revenir à froid sur la polémique au sujet de la note de profilage électoral qui a fuité de la campagne Glucksmann, il y a quelques semaines. Pour se demander si tout le monde fait ça, à quoi ça sert et si ça peut être autre chose qu’une pure pratique cynique.
Le type de document qui a fuité de la campagne Glucksmann, c’est un document que toutes les campagnes ont ?
Oui, tous les partis ont ce genre de document et font un travail d’analyse ou de stratégie électorale. Ça permet de construire une stratégie de campagne, chacun va essayer de trouver le chemin vers la victoire. Ça sert principalement à connaître son spectre de soutien : savoir qui on a déjà convaincu, qui est indécis, qui on doit convaincre et qui sont les gens opposés à nos idées. Ensuite on mobilise par cercles concentriques. En langage marketing on appelle ça la théorie des fruits mûrs : on commence par mobiliser les gens les plus proches de nous, on ne va pas commencer à parler aux électeurs les plus loin de nos idées. Plus on s’éloigne, plus on a fait grossir notre base, plus on a fait grossir le nombre de gens qui travaillent avec nous, qui sont motivés par la campagne. C’est aussi une culture très mouvementiste, plus horizontale de la politique, qu’on voit beaucoup à l’étranger : une manière de faire campagne qui repose sur la base, avec une infrastructure de campagne où les bénévoles sont au centre du jeu. Ce qui est moins le cas en France.
Tout le monde a ça, mais on le voit moins en France…
Faire de l’analyse électorale, c’est la base pour une campagne : savoir où sont nos forces, où sont nos faiblesses, où on va convaincre les gens. Travailler sa stratégie électorale au service de la mobilisation, en disant on commence par tel endroit et on fait basculer les gens de sympathisants à bénévoles actifs, c’est la culture mouvementiste. Quand les partis classiques vont taper aux portes c’est pour donner un tract et dire « votez pour moi » ; les mouvements y vont pour demander aux gens ce qu’ils pensent. On commence par les écouter, on essaie de se connecter, de trouver un lien, et enfin on voit comment on passe à l’action. Des études ont montré que ça fait partie des méthodes les plus efficaces : en porte-à-porte, une personne sur quatorze va être convaincue ; au téléphone, c’est une sur 38 ; un tract, une sur 100 000.
Est-ce qu’on peut dire que tout le monde fait du « saucissonnage » électoral ?
Tout le monde fait du ciblage ou de l’analyse électorale. C’est vu comme un gros mot mais c’est la réalité de la politique. La question c’est ce que tu en fais. Parce que c’est compliqué de saucissonner des groupes qui ont l’air très différents sans construire un lien entre eux. On ne peut pas dire, comme dans ce document, « je vais parler de pouvoir d’achat de trois manières différentes à trois cibles différentes ». Tu vas avoir un argument qui colle à 10 % de ton électorat et tu vas t’en aliéner 40 % de l’autre côté. Il faut trouver les points communs pour créer une vision du monde cohérente qui rassemble des gens, ce qui est très différent de ce qui est poussé dans cette note.
Pourquoi le document de la campagne Glucksmann était particulièrement mauvais ?
Il y a trois choses à dire. La première, c’est qu’il surprend sur le positionnement politique : il assume qu’un candidat de gauche doit aller cibler le centre, voire le centre droit, et recommande de ne pas s’intéresser aux 18-25 ans, aux CSP-, aux personnes seules avec enfants, ce qui est assez inentendable pour un candidat de gauche. C’est le cœur des gens que la gauche entend représenter. La deuxième chose, c’est que les personas présentées sont extrêmement stéréotypées et caricaturales. Nos opinions politiques sont complexes, parfois contradictoires, et peuvent évoluer. Le document segmente beaucoup la population en s’appuyant sur les cas de Destin commun ou de Cluster17. Je trouve que les analyses de l’Observatoire des sociétés de consommation, qui travaille sur les systèmes utopiques, sont plus intéressantes : on se rend compte qu’en fonction des sujets, les opinions se croisent. La question n’est plus de segmenter par tout petits bouts, mais de savoir comment on trouve les espaces communs sur nos idées. Je travaille avec l’Institut Bonafide, avec qui on a fait l’été dernier pour France Télévisions le baromètre de la réconciliation, dans lequel on a essayé d’identifier des mesures consensuelles dans l’opinion mais clivantes pour les partis politiques. Par exemple sur le rétablissement de l’ISF, 80 % de la population y est favorable, dont 67 % des sympathisants Renaissance. 82 % des gens sont favorables à la limitation des écarts de salaires dans les entreprises, dont 71 % des électeurs de droite. On trouve parmi des électeurs qui ne sont pas de gauche un point d’accord sur une mesure précise, ce qui permet de construire une majorité. Enfin, il y a une différence entre l’identification de cibles - ce que ce document essaie maladroitement de faire - et une stratégie électorale. Ce sont deux choses différentes.
Quand tu parles de « mobilisation » dans une campagne électorale, tu parles de quoi ?
Ça veut dire chercher à élargir sa base de soutien, sa base de bénévoles, de sympathisants. La question c’est comment tu convertis des sympathisants en bénévoles actifs. C’est ça qui va construire ta caisse de résonance et te permettre de diffuser tes idées, via les relais que tu te crées, en incarnant ton candidat localement. Il y a une différence très nette entre quelqu’un qui va te donner un programme de manière mécanique dans la rue et quelqu’un qui va venir t’écouter, passer du temps avec toi. Les campagnes que je trouve les plus impressionnantes sont celles qui commencent avec le ou la candidate, puis un ami ou un proche qui commence à taper des portes et arrivent à élargir à deux, trois, dix, vingt, 50, 100 personnes. C’est beaucoup plus fort, parce que tu viens d’abord pour la personne candidate ou proche qui t’a motivée à rejoindre, et tu restes parce que tu participes à quelque chose de collectif qui te dépasse.
La question c’est pas seulement qui mobiliser mais quand et comment…
Pour schématiser, il y a trois phases dans une campagne. La phase la plus importante a lieu un an avant l’année de l’élection. Là, pour 2027, ça commence à être un peu tard. C’est le moment où tu fais une sorte d’énorme focus group, un énorme sondage qualitatif. Tu vas rencontrer les gens dans les endroits clés pour l’élection ; pas que les proches, tout le monde, des gens qui ne sont jamais écoutés. Ça donne des informations sur la campagne, ça permet de recruter et de commencer à construire ta base.
Quand tu me parles de ça, je pense tout de suite à La Grande Marche de Macron en 2016…
Exactement. Il fait quelque chose de brillant. La Grande Marche est directement inspirée de ce qu’a fait Marshall Ganz pour Barack Obama en 2008… mais son utilisation en a été dévoyée, utilisée uniquement comme un outil de communication. Ganz avait adapté le « community organizing » aux élections : à la base c’est une méthode pour créer des mouvements sociaux et faire monter des sujets quand on n’a pas le pouvoir. Avec cette méthode, il a organisé deux millions de personnes. Le PS l’importe un peu en 2010-2012, mais c’est Macron qui lui donne vraiment de l’ampleur.
Il y a un autre exemple très intéressant, c’est ce qui se passe chez les démocrates américains. En 2008 Barack Obama fait une énorme erreur en définançant tout ce programme de community organizing, notamment parce qu’une partie des cadres démocrates ont très peur de cette base de deux millions de personnes organisée, qui pourrait les dépasser. 2012 sera une toute autre campagne. En 2016, la méthode est réactualisée par Becky Bond et Zack Exley, qui ont un rôle dans la campagne de Sanders. Ça s’appelle le Distributed Organizing : une toute petite équipe qui bosse en parallèle de la campagne et organise 100 000 personnes pour passer 75 millions de coups de fil, envoyer des messages personnels, taper des portes… faire de l’organizing pendant toute la campagne. C’est ça qui donne la taille du moteur. Ça n’a pas suffi pour des tas de raisons en 2016, mais ils ne se sont pas arrêtés là. Ils ont écrit un livre, How Big organizing can change everything, qui raconte ça. Aujourd’hui, Becky Bond dirige Swing Left, une organisation clé pour comprendre la stratégie des démocrates pour reconquérir la Chambre aux mid-terms 2026. Un an avant, elle est allée organiser des gens pour taper des portes dans des districts clés (républicains ou démocrates) juste pour les écouter, très en amont de l’élection. Elle est en train de construire la base de la force de la campagne démocrate de demain. On pourrait raconter la même chose sur Mamdani, sur la manière dont il a fait les choses à New York.
La campagne Mélenchon a lancé plusieurs initiatives : le maillot de foot, le jeu, le concert pour la Fête de la musique… Ça participe de la stratégie de mobilisation dont tu parles ?
Ça participe à la stratégie de mobilisation et aussi à leur stratégie pour imposer une vision du pays capable de rassembler autour de l’idée de la Nouvelle France. Ce qui est très malin, c’est, au lieu de se dire que la politique disparaît dans ces moments très populaires de notre culture comme les JO, la Fête de la musique, la Coupe du monde, etc., utiliser ces moments-là au service de notre mobilisation. Non pas en les critiquant, mais en en faisant un élément qui booste la campagne. Le maillot de foot, le concert place de la République répondent à ça : c’est une forme de cheval de Troie, glisser ses idées dans quelque chose de partagé par tout le monde. Ça se fait beaucoup à l’étranger et ça fonctionne bien.
Mais est-ce qu’il n’y a pas aussi un côté trop fan service ?
Peut-être, et on verra dans un an ce qui a marché. Au fond, on a l’impression de voir une stratégie pas loin de celle de Mitterrand en 1988 : faire en sorte que le vote Mélenchon soit porté par les jeunes, en faire une figure populaire qui raconte un élan du pays. Ça solidifie la base mais commence à l’élargir vers quelque chose qui n’est pas encore la bataille pour le vote utile, mais pour le vote cool. Le vote cool à gauche : « C’est sympa de voter Mélenchon, ça va avec le foot, ça va avec la fête de la musique, ça va avec ce qu’est d’être Français. »
Tout ça c’est aussi possible pour des campagnes plus locales ? Il y a quand même une question de moyens…
Je pense que c’est possible. C’est moins une question de moyens financiers qu’une question de temps et de moyens humains. C’est une méthode qui marche moins avec de l’argent qu’avec ta force de conviction pour convaincre des gens de s’investir. Ça s’est déjà fait naturellement avec des listes citoyennes aux municipales. Sur une présidentielle, j’en suis certain. Sur une législative, c’est plus complexe. Avec Stéphane Ravacley, on avait fait une campagne qu’on avait appelée « Un boulanger à l’Assemblée » : avec très peu de moyens, on a beaucoup construit sur son image, une figure des classes populaires, qui incarnait un collectif. Le plus dur, ça a été de travailler avec les militants politiques parce qu’ils n’ont pas envie de faire autrement. On est parti trop tard, avec seulement six mois, et on est arrivé à 48 % en faisant campagne avec des abstentionnistes, des gilets jaunes, des gens qui votaient à gauche mais n’y croyaient plus. Un autre exemple, c’est la campagne de Lumir Lapray dans l’Ain, en 2022, dans une circonscription nettement plus difficile. Formée à ces méthodes, elle va faire 43 %, ce qui est un résultat énorme. Aux municipales on peut citer les campagnes victorieuses de la gauche à Agen ou Nîmes.
Dans les critiques qui ont été faites sur le « saucissonnage » de l’électorat, on a beaucoup entendu dire, et Glucksmann lui-même, « moi, je parle à toute la France ». Est-ce que c’est autre chose qu’un élément de langage?
On peut vouloir parler à tout le monde, mais il faut d’abord arriver à rassembler une majorité. La question la plus importante c’est comment on élargit le « nous », le socle électoral des idées qu’on défend. Or ce socle, pour la gauche ou le camp progressiste, est plutôt à 25-30 % qu’à 50 %. La seule obsession de ce camp devrait être de se demander comment on arrive à ce 50 %. On entend beaucoup les candidats des différents blocs expliquer que l’objectif c’est de siphonner les autres blocs. Or les électeurs veulent l’union dans leur bloc, pas entre les blocs. C’est là où la polarisation de la société rend la chose compliquée.
Je vais me faire l’avocate du diable, mais est-ce que ce n’est pas le rôle d’un candidat, qui plus est un·e candidat·e à la présidentielle française, de dire « je veux aussi réunir ces blocs » ?
En Slovénie en 2022, il y a une campagne législative très importante après quatre ans de pouvoir illibéral. Les partis progressistes sont divisés et perdus. Une figure, Nika Kovac, monte une campagne avec son organisation, l’Institut du 8-Mars. Elle dispose d’une énorme base de contacts parce qu’elle a activé seize fois des référendums d’initiative citoyenne, et les a gagnés. Elle va demander à son fichier quelles sont les choses qu’ils détestent le plus du gouvernement, avec l’objectif d’en tirer une proposition référendaire que tous les partis du bloc progressiste pourraient signer. On y trouve dix mesures progressistes qui font consensus dans la population. Quand tu regardes les blocs, tu te dis que c’est impossible de réunir une majorité. Mais si tu regardes les mesures en détail, il y en a qui sont extrêmement clivantes pour les partis politiques, mais tout à fait consensuelles dans l’opinion. Tu peux prendre des mesures qui réunissent une majorité sur ton socle progressiste, sans en faire une version macroniste (prendre la moyenne centre-droit de tout). La question se pose plutôt dans ce sens-là que de chercher à siphonner tel ou tel bloc.
Noé Girardot-Champsaur publie fin août Organiser la victoire, aux éditions Bord de l’eau.
Vous êtes candidat à la présidentielle et vous vous adressez « à tout le monde » ? Vous n’êtes, au contraire, pas candidat, et votre avis nous intéresse encore plus ! N’hésitez pas à laisser un commentaire.
La Carte électorale perdue : devinez la ville à ses urnes
Saurez-vous reconnaître quelle ville se cache derrière les résultats des onze élections présidentielles de la Ve République ? Le principe est simple, la réponse beaucoup moins.
Une règle : on ne cherche que des préfectures ou sous-préfectures. Ce qui nous permet déjà de limiter les réponses possibles, de bien quadriller le territoire et d’avoir des très grandes villes et des toutes petites.
Cette semaine, c’est la dernière énigme avant les vacances ! Il me semble qu’on retrouve une région un peu plus « typée »…
Une idée de la réponse ? Envoyez-la-moi à blocsetpartis+jeu@gmail.com. Solution bien sûr dans la prochaine newsletter.
La solution du 4 juin // Ouh que c’était difficile ! Très difficile ! Trop difficile si j’en juge par le faible nombre de réponses. J’aurais dû mettre un petit indice… Il faut dire qu’à part constater qu’il s’agissait d’une ville très à droite, mais pas à l’extrême droite, elle n’était pas si typée que ça. Nous étions en réalité dans une toute petite préfecture de Saône-et-Loire… Nous étions à Charolles !
Le premier à avoir trouvé est, à nouveau, Maverick Martins. Et cela resserre à encore la course au podium avant les trois derniers points attribués avec l’enigme d’aujourd’hui. Loin derrière les 27 points de Valerio Motta, Antoine Mire est toujours deuxième avec 17 points ; Arthur Nicolas troisième avec 17 points ; Paul Stuckle quatrième avec 16 points ; Maverick Martins cinquième avec 16 points. Théoriquement, Nicolas Bousquet et Simon Billouet peuvent encore arriver sur le podium avec leurs 14 points.
Les données utilisées proviennent du ministère de l’Intérieur et de J. Cagé et T. Piketty (2023) : Une histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022. Le Seuil.
C’est tout pour moi cette semaine. Je vous donne rendez-vous jeudi 2 juillet 2026 pour le dix-neuvième et dernier épisode de la première saison de Blocs & Partis.
Électoralement vôtre,
R. G.-V.









