[1.07] Oui, Macron a lâché l'affaire, mais ça arrive bien tard
Le président a semblé enfin acter lors de ses vœux son impotence intérieure. Si la prise de conscience n'arrive qu'un an et demi après sa dissolution raté, c'est que Macron a déjà sauvé l'essentiel.
Salut !
Bonne année 2026 à vous toutes et tous. C’est le septième épisode de Blocs & Partis ! Cette semaine, on analyse les voeux crépusculaires d’Emmanuel Macron pour la nouvelle année. D’après moi, ils actent en réalité un « succès » de sa dissolution ratée. N’hésitez pas à liker et partager la lettre, c’est une grande aide pour moi. Vos retours sont aussi très précieux.
Comme chaque fois, la chronique est disponible à l’écrit, mais aussi en podcast. C’est un VRAI PODCAST, c’est moi qui parle, pas une IA, y’a de jolis jingles, on se donne du mal. Alors, si vous préférez l’audio, ça se passe sous le titre ⬆️
Pour rappel, Blocs & Partis, les chroniques de la Ve République tardive, est publiée un jeudi sur deux. Pour celles et ceux à la recherche d’une analyse renouvelée de la scène politique française, de ses dynamiques et de ses métas. C’est aussi ma sélection d’infos ou d’éléments qui ont retenu mon attention et un terrible jeu : « La Carte électorale perdue ». La publication est pour le moment gratuite, mais vous pouvez aussi soutenir mon travail en souscrivant à un abonnement payant.
La chronique
Il y a des phrases clé, ou un peu toutes faites, dans la vie politique française, qui signifient à peu près toujours l’inverse que ce que le locuteur ou la locutrice a voulu dire. Par exemple, quand une personnalité politique ne répond pas « non » à la question « est-ce que vous pensez à l’élection présidentielle », c’est que la réponse est oui. Aussi, quand un chef de l’Etat assure doctement qu’il sera président « jusqu’à la dernière seconde », c’est généralement qu’il ne l’est déjà plus.
Jusque-là, c’était souvent pour troquer son costume de président pour un costume de candidat. Ce n’est pas le cas d’Emmanuel Macron, qui, dans ses vœux pour 2026, a carrément évoqué avec plus d’un an d’avance une présidentielle à laquelle il ne pourra pas concourir. Il y a donc de quoi être surpris de le voir acter, en quelque sorte, qu’il lâche l’affaire. Vous me direz, un an et demi après sa dissolution ratée, ça arrive bien tard. Sauf qu’on connaît l’animal : sa pratique du pouvoir a souvent eu un côté « après moi le déluge ».
Une dissolution à qui perd gagne
Il n’est pas le premier, bien sûr. Mais il a poussé cette logique très loin avec la dissolution. Dès le 10 juin 2024, j’avais été séduite par l’analyse d’Astrid de Villaine, aujourd’hui productrice de L’Esprit public sur France Culture, qui expliquait qu’après la défaite cuisante de son camp aux Européennes, le débat ce serait inévitablement polarisé sur la question de l’après-Macron, en marginalisant un président déjà sacrément affaibli depuis sa réélection. De fait, la dissolution l’a remis au centre du jeu.
C’est un peu contre-intuitif, vu que les siens ont été réduits à 21 % et 160 sièges. Et qu’Emmanuel Macron a lui-même provoqué le trouble. Mais, la Ve République est ainsi faite qu’en temps de crise, c’est vers le président que l’on se dirige. Il n’y a qu’à voir : la nomination de Michel Barnier par Emmanuel Macron a été un échec. Et pourtant, au lendemain de la censure, où est-ce que les regards se sont tournés ? Vers l’Élysée, bien sûr. La nomination de François Bayrou par le président de la République a été un échec. Et pourtant, au lendemain du vote de confiance perdu, où est-ce que les regards se sont tournés ? Vers l’Élysée, évidemment. La nomination de Sébastien Lecornu par le chef de l’Etat a été un échec. Et pourtant, le jour même de la démission de son premier gouvernement, où est-ce que les regards se sont tournés ? Vers l’Élysée, comme toujours.
Emmanuel Macron a profité à fond que dans la constitution, c’est le président de la République qui « nomme » le Premier ministre. Ou plus exactement profité de l’ambiguïté qui règne sur le mot : est-ce que « nommer » c’est « choisir » ? Plusieurs constitutionnalistes pensent que non.
Gouverner c’est choisir, forcer et décider.
À l’été 2024, Emmanuel Macron n’a pas seulement « choisi » un Premier ministre, mais « forcé » une coalition gouvernementale entre le bloc central et Les Républicains. Un parti qui l’avait toujours exclu jusqu’à la nomination, en franc-tireur, d’un de ses membres, Michel Barnier. Il a aussi « décidé » d’une politique économique : la sienne. « L’urgence du pays n’est pas de détruire ce qu’on vient de faire, mais de bâtir et d’avancer (...) la priorité, ça doit être de continuer à libérer et protéger », avait-il annoncé le 23 juillet lors d’une interview sur France 2, en face d’une tour Eiffel ornée des anneaux olympiques.
On doit constater, par l’absurde, et par un usage tout de même un peu tordu de nos institutions, que la dissolution a bien prolongé l’influence d’Emmanuel Macron sur notre vie politique. Les nominations répétées de Premier ministres favorables à sa politique économique ont effectivement permis la poursuite de celle-ci. En mode dégradé sans aucun doute, mais quand même. Alors pourquoi aujourd’hui cette prise de conscience qu’il est bien un « canard boiteux » ?
D’abord parce que toutes ses tentatives d’intervenir sur la politique intérieure n’ont pas fonctionné. Sa dernière interview télévisée en majesté, sur TF1 le 13 mai 2025, était de ce point de vue éloquente : Emmanuel Macron a essayé de jouer au président de la Ve République dans la plénitude de ses attributs, mais sans pouvoir faire aucune annonce crédible ou notable. Il a même renoncé au référendum, pourtant dans l’air les jours précédents. Sur quelle question assez importante pouvait-il obtenir un « oui » ? On n’est pas en cohabitation, mais on a quasiment un président de cohabitation.
La pression a déjà changé de camp
Et puis Emmanuel Macron lâche l’affaire car qu’au fond, malgré les appels à la démission, à la destitution, venus de toutes parts, il est sauvé. À la rentrée, un leader insoumis m’expliquait que si Macron passait l’hiver, et le budget, il irait au bout de son mandat. Nous y sommes. Certes, factuellement le budget de l’Etat n’est pas encore adopté, mais il ne s’agit que d’une question de jours. La pression sur le président, déjà bien descendue, va encore progressivement se relâcher.
Au pire d’ici la fin de son mandat il pourra rechercher un hypothétique succès diplomatique d’importance ici ou là ; il promulguera peut-être une loi sur la fin de vie, symbolique. Autant d’éléments qui permettront d’inscrire quelques choses dans la colonne des « plus » d’une présidence de crises. Ainsi se terminent donc dix années de macronisme : en roue libre au milieu d’une vie politique en ruine.
Vous trouvez aussi que cette chronique est un succès ? N’hésitez pas à le liker cet épisode ! Au contraire vous lâchez l’affaire ? Lâchez plutôt un commentaire.
Choses vues
La Doctrine Attal // Parmi toutes les réactions françaises suscitées par la sidérante intervention américaine au Vénézuela et l’enlèvement de son président, Nicolas Maduro, celle qui a le plus retenue mon attention est peut-être celle de Gabriel Attal.
« Comme lors des réactions à l’opération américaine en Iran de juin dernier, il y a une forme d’hypocrisie derrière les atermoiements à réagir, les déclarations de façade et les condamnations sans effet. Nicolas Maduro est un dictateur qui a opprimé son peuple et ruiné son pays, contre les aspirations des Vénézuéliens à vivre libres. Alors je le dis sans ambages : je ne regrette pas son départ. (…) Regardons cliniquement les choses : ces événements sont surtout un signe supplémentaire que le monde est désormais régi par la force. Dans ce monde dangereux et violent, les Européens ont évidemment des valeurs à défendre. Mais ils le font aujourd’hui en spectateurs impuissants du délitement de toute forme de règle. (…) Se contenter d’être les derniers à défendre et respecter la Charte des Nations unies (…) c’est sans doute être cohérents avec notre Histoire et fidèles à notre doctrine. Mais c’est surtout être complètement effacés. »
La prise de position du secrétaire général de Renaissance en a défrisé plus d’un·es jusque dans son camp. Car si le macronisme s’est toujours affiché comme résolument pro-européen, il a été - au moins avant la réélection de Donald Trump - un peu moins atlantiste que ne l’est traditionnellement la famille libérale. Dire que l’Otan est en état de « mort cérébrale », défendre le concept « d’Europe puissance », c’est bien/pas bien, ça marche/marche pas, peut-être, mais on a déjà vu plus pro-Américain comme positionnement. Ce qui me frappe dans cette réaction de Gabriel Attal, c’est qu’elle tente de faire passer pour du bon sens populaire, en fait, pour un peu edgy, un peu radi-cool, le fait de se placer… dans les jupons de Donald Trump. En doublant même par sa droite Marine Le Pen. Mais que restera-t-il de « modéré » au bloc central en 2027 ?
Paris vaut bien une fusion // Bon, oui, les municipales à Paris ça me passionne, mais ne vous inquiétez pas, on parlera vite des municipales plus globalement. Cette semaine, il est question de Pierre-Yves Bournazel, le candidat Horizons-Renaissance, qui, dans son livre La Bataille pour Paris, « sème des indices sur sa position de l’entre-deux-tours » comme le dit élégamment Hélène Bekmezian dans Le Monde. En gros : il se paye Rachida Dati, la candidate LR-MoDem, « personne en état d’ébriété narcissique » qu’il accuse de l’avoir fait activement perdre aux législatives de 2022 dans la 18e circonscription de Paris (Montmartre). « Dès qu’on lui oppose une résistance, le miel se transforme en fiel, la douceur en brutalité, les promesses en menaces. Tout cela ne m’impressionne pas. Le fiel et la menace, c’est ce qui définit notre relation depuis 2022 », dit-il toujours cité dans Le Monde. Pas exactement une breaking news, me direz vous, mais on peut éventuellement se dire que la fusion de leurs listes après le premier tour - seconde condition à mon avis indispensable après le changement de mode de scrutin que pour la droite puisse espérer gagner Paris - sera bien difficile. Mouais. Comme on l’a dit ici dans le premier épisode, avant c’est pas après. Et la situation le soir du premier tour sera radicalement différente de celle de la veille. Je ne dis pas que ce sera simple, mais si le 15 mars au soir la droite semble en mesure de l’emporter, je crois que celui ou celle qui empêchera la fusion et possiblement l’alternance sera couvert·e de goudron et de plumes pour le restant de ses jours.
Replay // Mon palmarès de l’année politique 2025, c’est une chose. Celui de Lucie Alexandre, de Libération, et d’Emilio Meslet, de L’Humanité, s’en est une autre. Si vous n’étiez pas avec nous sur Twitch le jeudi 18 décembre pour le suivre en direct, le replay de nos débats passionnés - et j’espère passionnants - est sur YouTube. Pour vous donner l’eau à la bouche, le dossier chaud à suivre en 2026 pour Lucie est la candidature ou non de Jean-Luc Mélenchon à la prochaine présidentielle. Pour Émilio, c’est le procès en appel de Marine Le Pen, qui démarre le 13 janvier. Les explications, c’est par ici :
La Carte électorale perdue : devinez la ville à ses urnes
Saurez-vous reconnaître quelle ville se cache derrière les résultats des onze élections présidentielles de la Ve République ? Le principe est simple, la réponse beaucoup moins.
Une règle : on ne cherche que des préfectures ou sous-préfectures. Ce qui nous permet déjà de limiter les réponses possibles, de bien quadriller le territoire et d’avoir des très grandes villes et des toutes petites.
Cette semaine, on cherche une commune ou a un temps été posté un célèbre haut-fonctionnaire.
Une idée de la réponse ? Envoyez-la-moi à blocsetpartis+jeu@gmail.com. Solution bien sûr dans la prochaine newsletter.
La solution du 18 décembre // Voilà une ville - celle où est né Lucien Herr, mentor de Léon Blum - au palmarès un tout petit peu original. Derrière une hyper domination constante de la droite (qui nous amène immédiatement en Alsace, en tout cas dans l’est) le score d’Émile Muller en 1974 devait vous sauter aux yeux. C’était le maire de Mulhouse...à quelques kilomètres de là. Nous étions donc à Altkirch.
C’est Arthur Nicolas qui a trouvé la réponse le plus rapidement. Avec sept point, il passe deuxième du classement derrière les 12 points de l’inévitable Valerio Motta, qui a aussi trouvé Altkirch. Ont par ailleurs eu la bonne réponse : Nicolas Fert, Antoine Mire, Simon Billouet, Paul Stuckle, Paul Berthelot, Bruno Carrère, Philippe Delepierre, Noé Allouche, Arthur Peregrin, athe_red, Nicolas Bousquet et Romain Miele-Hubert.
J’en appelle aux femmes qui lisent cette newsletter : venez troubler le boy’s club qu’est devenu ce jeu !
Les données utilisées proviennent du ministère de l’Intérieur et de J. Cagé et T. Piketty (2023) : Une histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022. Le Seuil.
C’est tout pour moi cette semaine. Je vous donne rendez-vous jeudi 22 janvier 2026 pour le huitième épisode de Blocs & Partis.
Électoralement vôtre,
R. G.-V.








