[1.16] Primaire de la « gauche unitaire » : autopsie de l'échec
Le soutien du «peuple de gauche » était là. Mais sans volonté politique réelle, le processus n'a jamais eu le rapport de force de ses ambitions et s'est empêtré entre atermoiements et hypocrisie.

Salut !
C’est le seizième épisode de Blocs & Partis ! Cette semaine, place au faire-part de décès de la primaire de la gauche unitaire. N’hésitez pas à liker et partager l’épisode, c’est une grande aide pour la visibilité de la lettre. Vos retours sont aussi très précieux.
Comme chaque fois, la chronique est disponible à l’écrit, mais aussi en podcast. C’est un vrai podcast, pas une IA. Alors, si vous préférez l’audio, ça se passe sous le titre ⬆️
Pour rappel, Blocs & Partis, les chroniques de la Ve République tardive, est publiée un jeudi sur deux. Pour celles et ceux à la recherche d’une analyse renouvelée de la scène politique française, de ses dynamiques et de ses métas. C’est aussi ma sélection d’infos ou d’éléments qui ont retenu mon attention et un terrible jeu : « La Carte électorale perdue ». La publication est pour le moment gratuite, mais vous pouvez aussi soutenir mon travail en souscrivant à un abonnement payant.
La chronique
Ses proches n’osent pas encore officiellement la débrancher, mais elle est morte, la primaire de la « gauche unitaire ». Même ses soutiens les plus fervents le reconnaissent en privé. Alors, n’attendons pas le faire-part, faisons l’autopsie de l’échec. D’un énorme échec vu le soutien du « peuple de gauche » non seulement à une candidature commune à la présidentielle, mais aussi à une primaire.
La date du crime en dit déjà long sur les raisons du décès. Ce n’est pas une date récente : pour moi, c’est le 6 juin 2025. Au petit matin, il est alors clair qu’Olivier Faure n’arrivera pas à être réélu à la tête du Parti socialiste avec plus que la marge minimale de 51 % des suffrages. Certes, sa défaite aurait tué dans l’œuf le projet de candidature commune.
Sauf que l’étroitesse du résultat a privé la gauche unitaire de la grande clarification qu’elle attendait. Dès lors, tout était en place pour des mois d’atermoiement, d’improvisation, de flou. À parler de tout sauf de fond pendant que la France insoumise et son champion, Jean-Luc Mélenchon, peuvent remplir des salles aux quatre coins du pays, parler de et à la « Nouvelle France » et se payer à peu de frais la tête de ses concurrent·es à gauche. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé.
Vous me direz, c’est toujours plus facile à dire après, mais, bon, comme je l’ai aussi écrit avant, je me sens plutôt à l’aise.
Olivier Faure moins serein qu’à l’habitude
Comme le reconnaît son entourage, Olivier Faure a fait du Olivier Faure en attendant, sans jamais vraiment vouloir dévoiler son jeu. Lui qui est si souvent serein - lors de nos rencontres, je ne l’ai jamais vu laisser transparaître le moindre doute sur sa victoire au congrès - je l’ai trouvé, ces derniers temps, plutôt moins tranquille.
Il n’a pas semblé chercher les voies d’un compromis avec un Boris Vallaud. Un Boris Vallaud dont je n’ai pas bien compris les mouvements des dernières semaines, et je n’ai d’ailleurs trouvé personne pour me les expliquer. Au final, lui qui prétend vouloir un périmètre présidentiel « de Ruffin à Glucksmann » se retrouve être l’allié - peut-être involontaire, mais quand même - de celles et ceux qui préfèrent une alliance « de Hollande à Glucksmann », qui jubilent.
On pourrait bien sûr parler de ceux et celles là , les authentiques anti-primaire. Mais au fond, malgré les nuances d’un PS non seulement coupé en trois, mais gouverné comme s’il y avait trois partis, un point majeur les rassemble : je crois que personne n’a sérieusement envisagé de faire la campagne d’un non-socialiste ou d’un non-social démocrate. Pour moi, la seule différence c’est que chez Faure on pense que ce candidat ne peut s’imposer que par la primaire et chez les autres… bah on sait pas bien mais, c’est sûr, il va s’imposer.
Le PS pas seul sur le banc des accusés
S’il tient à mon avis une place prépondérante dans l’échec de la primaire, ce serait sans doute injuste de laisser le PS seul sur le banc des accusés. Car, si la peur de perdre la primaire n’est pas un argument légitime pour s’y opposer, je crois qu’être pour la primaire uniquement parce qu’on pense pouvoir la gagner n’est pas plus glorieux.
Je place Marine Tondelier dans cette catégorie. Elle et ses proches ont bien perçu le danger dès l’été dernier de n’emporter qu’une moitié du PS avec eux avec le seul soutien de la direction. Il n’était, à ce titre, pas déconnant du tout qu’elle aille « faire la campagne de la primaire » comme Tondelier disait à l’époque. Alors elle est allée voir Carole Delga, puis Raphaël Glucksmann, où elle était à peine invitée. Mais sa volonté, jusqu’à il y a peu, de laisser la porte ouverte (ou de faire mine de, pour des raisons internes) à Jean-Luc Mélenchon a donné toutes les armes aux anti-primaires.
Sur ce fameux « périmètre », il y a eu beaucoup d’hypocrisie chez tout le monde. Chez les « insurgés » par exemple, les « purgés de LFI » qui se retrouvent à L’Après ou Debout ! on n’a pas exactement mis beaucoup d’entrain à effectivement aller « de Ruffin à Glucksmann ». Et si Glucksmann avait gagné cette primaire, les Autain et Ruffin se seraient-ils rangés derrière ? On ne le saura probablement jamais, mais la question mérite d’être posée.
Un processus jamais pro
« Qu’aurait-on pu faire ? », m’a demandé un tenant de ce camp-là. À vrai dire, je ne sais pas. Engager un rapport de force peut-être ? Mais cela suppose d’avoir au moins un peu de force, et ce n’est pas certain qu’ils en aient jamais eu une fois sortis de LFI. De fait, personne ne les a accompagnés, et mon petit doigt me dit que celles et ceux qui ont hésité se disent qu’ils ont bien fait de ne pas les suivre.
Enfin, si on veut être tout à fait juste, je crois qu’il faut parler d’un contexte extrêmement défavorable. On a déjà consacré ici une chronique entière au bien-fondé des primaires en général où était abordé le sujet de la très mauvaise image de ce processus démocratique de départage très commun au-delà de nos frontières. Les pro-primaire partaient avec un désavantage de base auprès des commentateur·rices et journalistes, c’est clair.
Mais il est aussi clair que leurs faits et gestes n’ont pas donné tort aux observateur·rices sceptiques. Le processus n’a jamais eu l’air pro. C’était une entreprise difficile, il y avait peu de moyens, c’est vrai. Le problème, c’est que ça s’est beaucoup trop vu. Et ce n’était pas qu’une question d’image : lors d’une discussion avec un organisateur au sujet du choix du mode de scrutin, j’ai tout simplement eu l’impression qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient.
Et maintenant ? L’outil de la primaire est mort, mais l’objectif d’une candidature commune ? Écoutez, moi je suis journaliste politique, pas autrice de science-fiction.
Vous pensez que le 11 octobre le nom du prochain ou de la prochaine président·e de la République sortira des urnes de la primaire ? Vous pensez que Benjamin Lucas-Lundy peut l’emporter ? N’hésitez pas à laisser un commentaire.
Choses vues
Quatre piliers à la une // L’excellent Antoine Bristielle, docteur en science politique lié à la Fondation Jean-Jaurès, a sorti une note la semaine dernière sur les quatre piliers de l’électorat potentiel de RN. Deux piliers qui sont le cœur de son électorat actuel, deux autres qui sont ses possibles conquêtes en vue d’une victoire électorale l’année prochaine. En grossissant, le Rassemblement national a gardé ses racines à l’extrême droite mais est devenu un parti « attrape-tout ». Une coalition électorale potentiellement puissante mais aussi moins cohérente. Une faiblesse potentielle mais - et là c’est mon commentaire - c’est le revers de n’importe quel parti qui peut obtenir tout seul 30 à 40 % à l’échelle du pays. La note complète d’Antoine Bristielle est à retrouver sur le site de la Fondation Jean-Jaurès, mais il a aussi donné une interview plus synthétique à Julie Cariat, dans Le Monde.
Rallumer les Lumières // Dans le même genre, vous vous souvenez peut-être de cet article dont on avait parlé, il y a quelques semaines, sur l’effet de la réduction de l’éclairage public dans certaines municipales. La même Sylvia Zappi, avec encore Julie Carriat, vont un peu plus loin dans un nouveau papier sur la perte du tissu social comme vecteur, à long terme, du vote RN. Entre autres motivations, elles parlent du passage pour les ordures, dans certaines intercommunalités, du « PAP » au « PAV », c’est-à-dire de la collecte en porte à porte au point d’apport volontaire. J’avais moi-même commis un petit reportage sur le sujet, déjà sur fond de municipales, en début d’année en Dordogne, où ce sujet est particulièrement épidermique.
Alerte Geek // Bon, c’est vrai, cette brève ne va peut-être pas intéresser grand monde, mais il me semble que c’est important. Il est désormais possible de consulter très simplement, sur l’Internet, les résultats de (presque) toutes les élections depuis 1988, bureau de vote par bureau de vote… à La Rochelle. Oui madame. Oui monsieur. Une première mondiale, n’ayons pas peur de le dire ! J’ai réalisé un rêve de geek politique en mettant en ligne toutes les données accumulées au fil des années - pour peu que je puisse les rattacher à une carte à peu près crédible - et ça donne La Rochelle Vote. Au delà de l’anecdote de la création de ce véritable répertoire de service public (public plutôt restreint, je le concède), c’est sur le caractère extrêmement difficile d’accès de ces données si fines, ou même au niveau simplement communal, que je veux « alerter » - toutes proportions gardées, on s’entend. Certes, un travail formidable a été produit à l’occasion de la sortie de Une histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022 de Julia Cagé et Thomas Piketty, grâce à la publication de toutes leurs données, mais cela reste extrêmement imprécis. Il me semble qu’un recueil des données électorales du pays - comme, je veux le souligner, cela existe ailleurs - devrait plutôt ressembler à La Rochelle Vote. En tout cas, c’est une proposition qui, j’en ai bien l’intention, va continuer à s’enrichir dans les mois et années à venir. Et si un jour les 103 scrutins directs organisés depuis la guerre y étaient effectivement répertoriés ?
La Carte électorale perdue : devinez la ville à ses urnes
Saurez-vous reconnaître quelle ville se cache derrière les résultats des onze élections présidentielles de la Ve République ? Le principe est simple, la réponse beaucoup moins.
Une règle : on ne cherche que des préfectures ou sous-préfectures. Ce qui nous permet déjà de limiter les réponses possibles, de bien quadriller le territoire et d’avoir des très grandes villes et des toutes petites.
Cette semaine, nous cherchons une ville universitaire…
Une idée de la réponse ? Envoyez-la-moi à blocsetpartis+jeu@gmail.com. Solution bien sûr dans la prochaine newsletter.
La solution du 7 mai // Nous étions sur un cas d’école d’une ville aujourd’hui très à gauche, mais de relativement fraiche date. Les scores de Jean-Luc Mélenchon nous indiquent une grande voire très grande ville. Le résultat de Jean-Louis Tixier-Vignancourt en 1965 pointait vers le pourtour méditerranéen. Pas de doute, nous étions bien à Montpellier !
Le premier à avoir trouvé la bonne réponse est notre champion désormais irrattrapable, j’ai nommé Valerio Motta. Avec ses 25 points au classement général, il devance de dix unités ses plus proches concurrents qui, au mieux, ne pourront obtenir que neuf points dans les trois dernières énigmes de la saison.
S’il n’y a plus de suspense pour le titre, le reste du podium est très ouvert. Arthur Nicolas et Antoine Mire ont tous les deux 15 points ; Paul Stuckle 14 points ; Simon Billouet et Nicolas Bousquet 13 points ; Philipe Delepierre, Romain Miele-Hubert et Arthur Peregrin 12 points ; Nicolas Fert 11 points ; Maverick Martins et athe_red 10 points. Notons aussi la performance d’Emilie Alonso, côté fille, avec 8 points.
Les données utilisées proviennent du ministère de l’Intérieur et de J. Cagé et T. Piketty (2023) : Une histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022. Le Seuil.
C’est tout pour moi cette semaine. Je vous donne rendez-vous jeudi 4 juin 2026 pour le dix-septième épisode de Blocs & Partis.
Électoralement vôtre,
R. G.-V.








Je rêve, depuis plusieurs mois, non d’une primaire porteuse d’illusion d’union, comme on l’a vu, mais d’un conclave réunissant tou•te•s les prétendant•e•s réuni•e•s jusqu’à désigner le ou la meilleure d’entre-eux ou elles, à l’unanimité. La difficulté de cette unanimité obligerait, selon mes espoirs, à échanger et se convaincre suffisamment pour que la décision ait valeur d’engagement réel. Un rêve.