[1.08] Budget par 49.3 : le retour du refoulé
Les responsabilités partagées et les réelles circonstances atténuantes d'une Assemblée fragmentée n'effacent pas le risque démocratique d'un énième recours au 49.3 pour faire adopter le budget

Salut !
C’est le huitième épisode de Blocs & Partis ! Cette semaine, on revient évidemment sur le retour du 49.3 pour faire adopter le budget de l’Etat pour 2026. N’hésitez pas à liker et partager l’épisode, c’est une grande aide pour la visibilité de la lettre. Vos retours sont aussi très précieux.
Comme chaque fois, la chronique est disponible à l’écrit, mais aussi en podcast. C’est un VRAI PODCAST, c’est moi qui parle, pas une IA, y’a de jolis jingles, on se donne du mal. Alors, si vous préférez l’audio, ça se passe sous le titre ⬆️
Pour rappel, Blocs & Partis, les chroniques de la Ve République tardive, est publiée un jeudi sur deux. Pour celles et ceux à la recherche d’une analyse renouvelée de la scène politique française, de ses dynamiques et de ses métas. C’est aussi ma sélection d’infos ou d’éléments qui ont retenu mon attention et un terrible jeu : « La Carte électorale perdue ». La publication est pour le moment gratuite, mais vous pouvez aussi soutenir mon travail en souscrivant à un abonnement payant.
La chronique
Pour la quatrième année consécutive, le budget de l’Etat - le texte le plus important de l’année, la raison d’être originelle des parlements modernes - sera adopté sans vote de la représentation nationale. Voilà l’information principale de la semaine. La seule question intéressante, à mon sens, est : comment en est-on arrivé là ?
Tout ne s’est pas exactement déroulé comme je l’avais imaginé dans le deuxième épisode de Blocs & Partis. Pourtant « entre improvisation romantisée et débats déstructurés », nous avons bel et bien vécu une phase de parlementarisme sauvage. Comme prévu, le renoncement initial au 49.3 n’a pas rapproché nos pratiques politiques de celles de nos voisins européens. Et au final, ce que je crois être un « refus de faire de la politique » a épuisé tout le monde.
Tous les personnages de cette pièce en sont comptables : l’exécutif, les groupes censés le soutenir, et toutes les oppositions ou semi-opposition. Mais on connaît la Ve République. Et personne n’a plus de pouvoir que l’exécutif, même très minoritaire. À ce titre, il n’y a pas d’égales responsabilités entre le gouvernement et ses oppositions. Et d’ailleurs, seul le Premier ministre a le pouvoir d’engager sa responsabilité via le 49.3.
Oui, il y a des circonstances atténuantes, mais…
Il ne s’agit pas de jouer les « gentilles oppositions » contre le « méchant gouvernement ». Et on ne peut pas nier qu’il existe des circonstances atténuantes. Oui, l’Assemblée nationale est polarisée, sur des visions du monde parfaitement antagonistes pas toujours feintes. Mais, en faisant part de son « amertume » et de sa « déception » Sébastien Lecornu a semblé les découvrir aujourd’hui et s’exonérer de toute responsabilité. Un peu fort.
Pour le Premier ministre, tout cela est la faute de LFI et du RN qui auraient saboté les débats budgétaires. Certes, les deux partis n’ont jamais prétendu vouloir négocier quoi que ce soit avec Matignon. On peut légitimement leur reprocher, mais à moins de convoquer des élections demain pour vérifier si l’électorat leur donne tort, c’est un peu vain.
Par ailleurs, ça arrangeait bien le gouvernement, qui n’a jamais eu l’intention de négocier avec aucun des deux. D’emblée, Sébastien Lecornu était ou s’était déjà privé de 209 voix. Pas les plus susceptibles de le soutenir sur le papier, mais ces voix ne disparaissent pas parce qu’on les ignore.
Le gouvernement ne voulait de toute façon pas changer de politique
Le gouvernement a ensuite très peu traité les communistes et les écologistes. Cela porte le total des voix sur lesquelles il ne peut pas compter à 264. À la décharge de l’exécutif, les deux groupes sont en réalité très divisés et imprévisibles. Car, malgré leurs dénégations, ils sont en partie pris dans les vents contraires insoumis et socialistes. Mais ces voix n’étaient pas aussi inaccessibles que les précédentes : on l’a bien vu sur la loi de financement de la Sécurité sociale, où quand le gouvernement a accédé à la revendication des écolos sur l’objectif national de dépenses d’Assurance maladie (Ondam), ça a payé.
Nous voilà au cœur du problème : Sébastien Lecornu n’a véritablement cherché de majorité qu’au sein de 303 voix des groupes du bloc central, LR, Liot et PS. Quand la majorité absolue est à 289, et le nombre de « contre » déjà à 264, ça ne laisse aucune marge. Le gouvernement ne s’est pas retrouvé dans cette situation car il ne sait pas compter. Il s’est retrouvé là car il ne veut pas changer de politique économique. Essayer d’aller chercher plus de voix vers la gauche - aussi difficile que cela soit - c’était risquer de modifier un équilibre politique qu’il ne voulait pas altérer.
Et de fait, malgré des concessions bien plus sonnantes et trébuchantes et plus totémiques que l’année dernière faites aux socialistes, difficile de prétendre que la politique économique menée depuis bientôt neuf ans a été ne serait-ce qu’infléchie cette année.
Et la crise démocratique ?
Il est frappant de voir à quel point les événements se sont déroulés comme prévu dès la fin de l’été. Comme les socialistes eux-mêmes l’avaient anticipé. À Blois, lors de leur campus de rentrée, ils craignaient déjà que le futur gouvernement joue la montre sur le budget. Les roses - qui avaient alors le gros bout du bâton - savaient qu’à l’approche de la fin de l’année, le rapport de force leur serait de moins en moins favorable. Fin décembre, les socialistes voulaient même une commission mixte paritaire conclusive pour passer vite à autre chose, c’est dire si on était loin du contre-budget de la fin août. Car l’argument du chaos, l’argument de la crise, logiquement agité par l’exécutif, est forcément de plus en plus fort à mesure qu’on dépasse les délais habituels.
Mais la crise, les crises, elles sont là. La crise budgétaire est probablement sur pause jusqu’à un nouveau budget impossible dès la fin de l’été. Mais la crise politique, est-elle réglée par cet énième recours au 49.3 ? Et la crise démocratique ?
Car ce qui me sidère le plus, c’est quand même l’idée que, au fond, tout ça va passer tranquillement. Parce que tout le monde en a marre. Les acteur·rices politique, leurs entourages, les médias, et la population. C’est carrément devenu le principal cadrage du débat depuis des semaines ! Au point que le retour du 49.3 soit réclamé presque partout - y compris par le PS qui avait fait de son scalpe un symbole.
Moi aussi, le débat budgétaire m’a saoulée. Moi aussi, il m’a fatiguée. Mais ce qui me saoule et me fatigue, c’est l’illisibilité de la procédure, c’est l’opacité des négociations. Je ne crois pas que la solution soit une simplification à outrance, ni qu’on nous tweete en live les discussions à la table de Bercy. Mais l’illisibilité et l’opacité sont deux éléments incompatibles avec un processus démocratique un peu digne de ce nom. On a quand même, collectivement, beaucoup baissé nos exigences en matière de démocratie et visiblement par…lassitude. Ça, ça ne me saoule pas, ça m’inquiète.
Vous aussi ça vous inquiète ? Ou vous trouvez que la mère Rachel est bien gentille mais que le budget, vous en avez ras les couettes ? N’hésitez pas à laisser un commentaire.
Choses vues
Gone gauche // J’ai passé une tête ce week-end à Lyon. Pas exactement le lieu de la campagne municipale la plus palpitante cette année si les sondages qui, jusque-là, donnent vingt points d’avance à Jean-Michel Aulas (LR-Bloc central) sur le sortant Grégory Doucet (LÉ-PS-PCF-Gs-D!-A-PP-GRS, n’en jetez plus) ne se resserrent pas très vite. Je ne vais pas m’étendre sur le contesté bilan des écolos, n’ayant jamais mis les pieds dans le coin avant samedi. Mais sachez que Blocs & Partis est lue chez les huiles de la campagne Doucet qui croient faire face au même problème que celui décrit dans le cinquième épisode. Souvenez-vous, on y discutait de la difficile lutte des « démocrates en tweed » contre des populistes sans vergogne. Mais la différence à Lyon, c’est que Jean-Michel Aulas - qui promet un peu tout dans tous les sens - est très populaire, contrairement à Rachida Dati à Paris. Alors comment l’attaquer ou au moins le contrer ? Pas facile, j’en parle un peu dans ce reportage.
La Doctrine Muselier // Dans une période ou tout le monde - en tout cas, je sais pas vous, mais moi oui - est écrasé par l’impérialisme visiblement sans limite de Donald Trump, Raphaël Llorca offre une petite respiration bienvenue en nous rappelant que même hyper faibles face à une énorme puissance - déjà les Etats-Unis, il n’est pas obligatoire de subir. L’histoire que l’écrivain et communicant raconte dans Le Grand Continent, c’est celle de la prise de Saint-Pierre-et-Miquelon en 1941 par la France libre sur les autorités de Vichy. Mais la France libre de 1941 n’avait rien à perdre. La France de 2026 ?
Indice chez vous // Top ! Je suis une personnalité du monde des affaires appelée au gouvernement alors que je ne suis pas élu. Insatisfait de mon parti, je crée le mien en proposant d’allier les deux camps antagonistes de la vie politique de mon pays qui alternent au gouvernement depuis quarante ans. J’accède au pouvoir à la fin des années 2010 et suis réélu faute de concurrence en 2022. Mon second mandat est très tôt déréglé, je promeus des réformes très impopulaires et fais face à de gros mouvements sociaux. Je tente de plusieurs manières de me relancer sans succès avant les prochaines élections où les sondages de mon parti sont catastrophiques et je viens de démissionner de mon poste le 14 janvier 2026, je suis….François Legault, le Premier ministre du Québec. La vie politique québécoise est très exotique pour nous Français·es : un système britannique dans un univers francophone. Mais quand on la suit avec assiduité - personnellement, elle me passionne - on y voit aussi quelques reflets tricolores, parfois jusqu’à l’influence, qui font, à n’en pas douter, de la société québécoise une société distincte dans le Canada et en Amérique du Nord. C’est le cas sur la laïcité, par exemple. Mais j’ai aussi toujours vu disons une étonnante symétrie entre l’émergence - un peu plus tôt là-bas - et la victoire presque au même moment des deux côtés de l’Atlantique de troisièmes voies entre droite et gauche en France, entre souverainistes (pour l’indépendance) et fédéralistes (contre) au Québec. La question qui se pose désormais là-bas est de savoir si le parti créé par Legault, la Coalition Avenir Québec, a un avenir sans lui. Il me semble que la même se pose chez nous avec Renaissance.
La Carte électorale perdue : devinez la ville à ses urnes
Saurez-vous reconnaître quelle ville se cache derrière les résultats des onze élections présidentielles de la Ve République ? Le principe est simple, la réponse beaucoup moins.
Une règle : on ne cherche que des préfectures ou sous-préfectures. Ce qui nous permet déjà de limiter les réponses possibles, de bien quadriller le territoire et d’avoir des très grandes villes et des toutes petites.
Cette semaine, pas d’indice, plusieurs anomalies doivent attirer votre œil :
Une idée de la réponse ? Envoyez-la-moi à blocsetpartis+jeu@gmail.com. Solution bien sûr dans la prochaine newsletter.
La solution du 8 janvier // Nous étions vraiment dans le coeur du pays socialiste. Pas seulement de gauche, socialiste. Mais lequel ? Le vote Lassalle nous indique qu’on est dans une zone rurale, dans le sud-ouest, même plus probablement dans les Pyrénées. Alors, on doit regarder l’Ariège. Pamiers aurait été plus à droite, Foix plus à gauche, nous étions donc… à Saint-Girons.
Ma supplique de la dernière fois n’a pas été totalement vaine puisqu’une femme a trouvé la bonne réponse : toutes mes félicitations à Émilie Alonso ! Le premier à avoir répondu est néanmoins Romain Miele-Hubert. L’ont suivi Valerio Motta, Arthur Nicolas, Nicolas Fert, Antoine Mire, Paul Stuckle, Simon Billouet, Philippe Delepierre, Arthur Peregrin, Noé Allouche, Nicolas Bousquet, athe_red, Maverick Martins, Karl Joulain, Nicolas Postic et Antoine Uguen.
Les données utilisées proviennent du ministère de l’Intérieur et de J. Cagé et T. Piketty (2023) : Une histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022. Le Seuil.
C’est tout pour moi cette semaine. Je vous donne rendez-vous jeudi 5 février 2026 pour le neuvième épisode de Blocs & Partis.
Électoralement vôtre,
R. G.-V.








Je n'ai aucun problème avec les orientations du PS (c'est un parti autonome, ils font leur choix politiques et ça les regarde) mais l'idée de ne pas voter le budget en prétendant qu'il reste mauvais tout en sachant très bien que leur abstention est la clé pour le faire passer... C'est illisible et ça ne grandit pas le débat budgétaire et parlementaire franchement. Est-ce que dans tout autre pays un groupe qui obtient des concessions "d'ampleur" (quoi qu'on en pense) finirait quand même par ne pas voter le budget ?